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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 19:46

Un Cadre Conceptuel pour la Libération

Par Gene SHARP

Institution Albert Einstein

QUATRE : LES FAIBLESSES DES DICTATURES

gene sharpLes dictatures apparaissent souvent invulnérables. Les services de renseignements, la police, les forces militaires, les prisons, les camps de concentration et les escadrons de la mort sont sous le contrôle d’un petit nombre de personnes puissantes. Les finances d’un pays, ses ressources naturelles et ses capacités de production sont souvent arbitrairement pillées par les dictateurs qui s’en servent pour satisfaire leur volonté.

En comparaison, les forces démocratiques d’opposition apparaissent souvent extrêmement faibles, inefficaces et impuissantes. Ce sentiment d’impuissance face à l’invulnérabilité du système rend improbable l’émergence d’une opposition efficace. Mais ceci ne suffit pas, il faut aller plus loin.

Le Talon d’Achille

Un mythe de la Grèce classique illustre bien la vulnérabilité des supposés invulnérables. Contre le guerrier Achille, nul coup ne portait. Nul sabre ne pénétrait sa peau. Alors qu’il était enfant, la mère d’Achille l’avait trempé dans les eaux de la rivière magique Styx. Il était de ce fait protégé de tous les dangers.

Il avait toutefois une faille. L’enfant était tenu par le talon pour ne pas être emporté par le courant, l’eau magique n’avait pas recouvert cette petite partie de son corps. À l’âge adulte, Achille paraissait aux yeux de tous invulnérable aux armes de l’ennemi.

Néanmoins, dans la bataille contre Troie, un soldat ennemi, instruit par quelqu’un qui connaissait la faiblesse d’Achille, visa de sa flèche le talon sans protection, seul point susceptible d’être blessé. Le coup se révéla fatal. Ainsi, aujourd’hui, l’expression "talon d’Achille" se réfère à l’endroit de la personne, du plan ou de l’institution qui est sans protection en cas d’attaque. Le même principe s’applique aux dictatures impitoyables.

Elles peuvent ainsi être conquises, plus vite et à moindres frais si leurs faiblesses peuvent être identifiées puis attaquées de manière ciblée.

Les Faiblesses des Dictatures

Parmi les points faibles des dictatures, on trouve les suivants :

1.     La coopération d’une multitude de gens, de groupes et d’institutions nécessaires au fonctionnement du pays peut être diminuée ou supprimée.

2.    Les exigences et les effets des politiques antérieures du régime peuvent limiter quelque peu sa capacité à s’engager de nouveau dans des politiques conflictuelles.

3.    Le système peut s’installer dans la routine et perdre sa capacité à s’adapter rapidement à de nouvelles situations.

4.    Le personnel et les ressources qui sont affectés à des tâches existantes peuvent avoir du mal à se rendre disponibles pour de nouveaux besoins.

5.    Par crainte de déplaire à leurs supérieurs, des subordonnés peuvent ne pas rapporter les informations précises ou complètes dont les dictateurs ont besoin pour prendre des décisions.

6.    L’idéologie peut s’éroder, les mythes et symboles du système peuvent devenir instables.

7.    S’il existe une idéologie forte qui influence la perception de la réalité, le fait de s’y attacher trop fermement peut causer une inattention à la situation ou aux besoins réels.

8.    La détérioration de l’efficacité et de la compétence de la bureaucratie, ou des contrôles et règlements excessifs, peut rendre inefficaces les politiques et les opérations du système.

9.    Des conflits institutionnels internes, des rivalités ou hostilités personnelles peuvent nuire au fonctionnement de la dictature ou même la déstructurer.

10.  Les intellectuels et les étudiants peuvent perdre patience en raison des exigences de la dictature, des restrictions, du dogmatisme et de la répression.

11.  Le public en général risque, au fil du temps, de devenir indifférent, sceptique, ou même hostile à l’égard du régime.

12.  Les différences de classes, régionales, nationales ou culturelles peuvent s’exacerber.

13.  La hiérarchie d’une dictature est toujours quelque peu – et même parfois très fortement – instable. Les individus ne restent pas au même niveau, ils peuvent monter ou descendre des échelons ou même être complètement écartés et remplacés.

14.  Des sections de la police ou des forces militaires peuvent profiter de situations pour atteindre leurs propres objectifs, même contre la volonté du dictateur en place, y compris par un coup d’État.

15.  Si la dictature est récente, elle a besoin de temps pour devenir stable.

16.  Avec tant de décisions prises par si peu de personnes, les dictatures sont exposées aux erreurs de jugements, de politiques et d’actions.

17.  Si, pour éviter ces dangers, le régime décentralise les contrôles et les pouvoirs de décision, il perd de sa maîtrise sur les leviers centraux du pouvoir.

Attaquer des Faiblesses des Dictatures

Connaissant ces faiblesses fondamentales, l’opposition démocratique peut délibérément chercher à exacerber ces "talons d’Achille" afin de changer radicalement le système ou de le désintégrer.

La conclusion est claire : malgré leur force apparente, toutes les dictatures ont des faiblesses, des inefficacités internes, des rivalités personnelles, des inefficacités institutionnelles et des conflits entre organisations et services.

À la longue, ces faiblesses tendent à rendre le régime moins efficace et plus vulnérable aux changements et à une résistance délibérée. Il ne réussit pas à accomplir tout ce qu’il veut.

Ainsi, par exemple, certains ordres directs d’Hitler ne furent jamais appliqués car ceux auxquels ils étaient adressés refusaient de les exécuter. Le régime dictatorial peut aussi s’écrouler très vite, comme nous l’avons déjà observé.

Ceci ne signifie pas que les dictatures peuvent être détruites sans risques et sans victimes humaines. Tous les types d’entreprises libératrices entraînent des risques, des souffrances, et nécessitent de la patience. Et, bien sûr, aucun moyen d’action ne peut assurer un succès rapide en toutes circonstances.

Néanmoins, les types de luttes qui visent les faiblesses identifiables des dictatures ont plus de chances de réussir que celles qui les attaquent dans les domaines où elles sont les plus fortes. La question est de savoir comment entreprendre la lutte.

CINQ : L’EXERCICE DU POUVOIR

Au premier chapitre, nous avons noté que la résistance armée ne frappe pas le point faible des dictatures, mais, au contraire, leur point fort.

En choisissant de concourir dans le domaine des forces armées, avec munitions, armes technologiques, etc., les mouvements de résistance se mettent clairement dans une position désavantageuse. Dans ces domaines, les dictatures pourront presque toujours rassembler des ressources supérieures. Quant à espérer être sauvé par une puissance étrangère, les dangers induits ont été exposés.

Et au second chapitre, nous avons examiné les pièges de la négociation comme moyen de supprimer les dictatures.

Quelles sont donc les voies suffisamment sûres qui peuvent s’offrir à une résistance démocratique pour aggraver les faiblesses des dictatures que nous avons identifiées ? Quelle technique d’action peut mettre en œuvre la théorie du pouvoir politique exposée au chapitre trois ?

La réponse est la défiance politique. Elle a les caractéristiques suivantes :

-        Elle ne s’engage en aucun cas dans les domaines de lutte choisis par le pouvoir dictatorial.

-        Elle est difficile à combattre par le régime.

-        Elle seule peut aggraver les faiblesses de la dictature et peut couper les sources de son pouvoir.

-        Son action peut être soit largement dispersée, soit concentrée sur un objectif spécifique.

-        Elle conduit le dictateur à des erreurs de jugement et d’action.

-        Pour mettre fin à la domination brutale de quelques-uns, elle peut, dans le combat, mobiliser efficacement toute la population et les groupes et institutions de la société.

-        Elle contribue à décentraliser le pouvoir dans la société, préparant ainsi l’établissement durable d’une société plus démocratique.

Les Voies de la Lutte Non-Violente

Comme les moyens militaires, la défiance politique peut être utilisée dans différents buts : en vue de pousser l’adversaire à faire telle ou telle chose, pour créer les conditions favorables à la résolution du conflit, ou pour déclencher la désintégration du régime adverse.

Cependant, la défiance politique s’opère par d’autres voies que celles de la violence. Bien que les deux techniques soient des manières de mener la lutte, elles remplissent leur fonction avec des moyens différents, et ont des conséquences différentes. Les modalités et implications des solutions violentes sont bien connues, des armes physiques sont utilisées pour intimider, blesser, tuer et détruire.

La lutte non-violente est un moyen beaucoup plus complexe et multiforme. Son arsenal inclut des armes de nature psychologique, sociale, économique et politique qui sont maniées par la population et les institutions sociales. On parle de protestations, de grèves, de non-coopération, de boycotts, de désaffection ou de pouvoir du peuple.

Elles s’appuient sur ce besoin vital des gouvernements de disposer de la coopération, de la soumission et de l’obéissance de la population et des institutions sociales. La défiance politique, contrairement à la violence, sert justement à tarir ces sources de leur pouvoir.

Les Armes Non-Violentes et la Discipline Non-Violente

L’erreur commune des campagnes de défiance politique improvisées a été de miser uniquement sur une ou deux méthodes, telles que les grèves et les manifestations de masse. En fait, il existe une multitude de méthodes qui permettent aux stratèges des organisations de résistance de concentrer ou de disperser le mouvement en fonction des besoins.

Près de 200 méthodes spécifiques d’action non-violente ont été identifiées et il y en a certainement d’autres. Elles sont classées en trois larges catégories : la protestation et la persuasion, la non-coopération, et l’intervention.

La première comprend des manifestations symboliques, ce qui inclut les parades, marches et veillées (54 méthodes).

La non-coopération est divisée en trois sous catégories :

a)    Non-coopération sociale (16 méthodes),

b)   Non-coopération économique, ce qui inclut les boycotts (26 méthodes) et les grèves (23 méthodes),

c)    Non-coopération politique (38 méthodes).

Le dernier groupe, l’intervention non-violente, inclut des moyens psychologiques, physiques, sociaux ou politiques tels que le jeûne, l’occupation non-violente et le gouvernement parallèle (41 méthodes). Une liste de 198 méthodes de ce type se trouve dans l’Annexe de cette publication.

L’utilisation d’un nombre considérable de ces méthodes – soigneusement sélectionnées, appliquées avec persévérance et à grande échelle, choisies dans le cadre d’une stratégie judicieuse, avec des tactiques appropriées, et mises en œuvre par des civils formés – risque fort de créer des problèmes graves à n’importe quel régime illégitime. Cela est valable pour toutes les dictatures.

Contrairement aux moyens militaires, les méthodes de la lutte non-violente peuvent être dirigées directement sur l’enjeu d’un conflit. Par exemple, si la question de la dictature est essentiellement politique, il s’ensuit que les formes politiques de l’action non-violente seront primordiales.

Celles-ci comprennent la négation de la légitimité du dictateur et la non-coopération avec son régime. La non-coopération s’appliquera parfois contre des politiques spécifiques. Il arrive que le sabotage du système par inaction et par report des tâches puisse être pratiqué discrètement et même en secret, alors qu’à d’autres moments, la désobéissance ouverte, les manifestations publiques de défiance ainsi que des grèves peuvent être organisées au grand jour.

D’un autre côté, si la dictature se trouve vulnérable à la pression économique, ou si de nombreux griefs contre elles sont d’ordre économique, alors des actions comme les boycotts et les grèves peuvent être des méthodes de résistance appropriées. Les efforts déployés par les dictateurs pour exploiter le système économique peuvent provoquer des grèves générales limitées, des ralentissements et des refus d’assistance d’experts indispensables (ou leur disparition).

Le choix sélectif de différentes méthodes de grève peut s’orienter sur des secteurs-clés de l’industrie ou des transports, sur l’approvisionnement de matières premières ou sur la distribution de produits.

Certaines méthodes de lutte non-violente exigent des gens qu’ils n’agissent pas comme à leur habitude, par exemple qu’ils distribuent des brochures, fassent fonctionner une presse en sous-sol, fassent la grève de la faim ou aillent s’asseoir dans la rue.

À moins de situations exceptionnelles, ces méthodes peuvent être difficiles à appliquer pour certaines personnes. D’autres méthodes de lutte non-violente permettent au contraire de vivre quasiment comme d’habitude.

Par exemple, aller au travail normalement au lieu de faire grève mais travailler plus lentement ou inefficacement. Il est possible de commettre délibérément des "erreurs", de "tomber malade" et d’être "incapable" de travailler à certaines périodes. On peut aussi simplement refuser de travailler. On peut assister à des offices religieux quand cela n’exprime pas seulement des convictions religieuses, mais aussi politiques. On peut protéger les enfants de la propagande officielle par l’éducation à la maison ou par des classes illégales. On peut refuser de rejoindre des organisations "recommandées" ou dont la fréquentation est exigée et que l’on n’aurait pas ralliées naturellement.

La similitude de ce type d’actions avec celles de la vie courante, et en tout cas leur faible différence avec des activités habituelles, facilite pour beaucoup de gens la participation à la lutte de libération.

Étant donné que les luttes violentes et non-violentes opèrent de façons complètement différentes, toute forme de violence, même limitée, durant une campagne de défiance politique sera contre-productive car elle déplacera le combat sur le terrain militaire où le dictateur a un avantage écrasant.

La discipline non-violente est une clé du succès et doit être maintenue en dépit des provocations et brutalités des dictateurs et de leurs agents. Le maintien de la discipline non-violente contre les adversaires violents facilite la mise en œuvre des quatre mécanismes de changement dans la lutte non-violente (décrits ci-dessous).

La discipline non-violente est également très importante pour le processus de jiu-jitsu politique. Dans celui-ci, les brutalités criantes du régime contre des résistants manifestement non-violents se retournent contre les dictateurs en provoquant des dissensions dans leurs propres rangs, tout en suscitant le soutien dans la population générale, chez les partisans habituels du régime, et à l’extérieur du pays.

Dans certains cas, cependant, une violence limitée contre la dictature ne peut être évitée. Soit les frustrations et la haine du régime explosent sous forme de violence, soit certains groupes refusent d’abandonner les moyens violents tout en reconnaissant le rôle important de la lutte non-violente. Dans ces situations, la défiance politique ne doit pas être abandonnée.

Néanmoins, il sera nécessaire de séparer l’action non-violente aussi clairement que possible de l’action violente, en termes de géographie, de groupes de population, de moments choisis ou de domaine de conflit. Sinon, la violence pourrait avoir un effet désastreux sur le potentiel beaucoup plus grand de la défiance politique et sur sa capacité de réussite.

L’histoire nous montre que si la défiance politique entraîne des morts et des blessés, elle fait beaucoup moins de victimes que la résistance armée. De plus, la défiance politique ne contribue pas au cycle infini de tueries et de brutalités.

La lutte non-violente nécessite, et tend à produire dans la population, un abandon (ou meilleur contrôle) de la crainte du gouvernement et de sa répression violente. Cet abandon ou ce meilleur contrôle de la peur est un élément clé de la destruction du pouvoir des dictateurs sur la population générale.

Transparence, Secret et Exigences de Comportement

Le secret, la fraude et la conspiration clandestine posent des problèmes très difficiles à un mouvement d’action non-violente. Il est souvent impossible d’empêcher la police politique et les agents de renseignements de connaître les plans et les intentions.

Du point de vue du mouvement, le secret n’est pas seulement enraciné dans la peur, mais contribue à la peur, ce qui décourage la résistance et réduit le nombre de participants à certaines actions. Cela peut aussi contribuer à répandre la suspicion et entraîner des vagues d’accusations de trahison souvent injustifiées, à l’intérieur du mouvement, pour savoir qui est l’indicateur ou l’agent de l’adversaire.

Le secret peut aussi affecter la capacité d’un mouvement à demeurer non-violent. Par contre, la franchise concernant les intentions et les projets aura des effets positifs et contribuera à donner l’image d’un mouvement de résistance extrêmement puissant.

Le problème est bien sûr plus complexe que cela et certaines activités de résistance exigent quand même le secret. Un juste jugement fondé sur de bonnes informations est nécessaire à ceux qui ont à la fois à gérer la dynamique du combat non-violent et à évaluer les moyens de surveillance de la dictature.

L’édition, l’impression et la distribution des publications clandestines, l’utilisation d’émissions radiophoniques illégales depuis l’intérieur du pays et l’activité de renseignement sur l’adversaire et ses opérations sont des domaines spéciaux qui nécessitent un très haut niveau de secret.

Le maintien de hauts standards de comportement dans l’action non-violente s’impose à chaque étape du conflit. Il s’agit notamment de la constance, du courage et du maintien de la discipline non-violente. Il faut aussi tenir compte du fait qu’un grand nombre de personnes peuvent être fréquemment appelées à effectuer des changements particuliers. Pour disposer d’une telle quantité de personnes fiables, il importe de maintenir à haut niveau les standards de comportement dans le mouvement.

Faire Changer les Relations de Pouvoir

Les stratèges doivent se souvenir que les conflits impliquant la défiance politique sont un terrain de lutte changeant constamment par un jeu continu de mouvements et de contre-mouvements. Rien n’est statique. Les relations de pouvoir absolu ou relatif, sont sujettes à des changements constants et rapides. Cela est rendu possible par les résistants qui maintiennent l’attitude non-violente malgré la répression.

Dans ce type de conflit, les variations de relations de pouvoir entre les parties en présence sont probablement beaucoup plus marquées que dans les conflits violents. Elles sont plus rapides et ont des conséquences politiques plus variées et plus importantes.

Grâce à cela, les actions des résistants ont des conséquences qui vont bien au-delà du moment et du lieu où elles se produisent. Leurs effets rebondissent pour renforcer ou affaiblir un groupe ou l’autre. De surcroît, le groupe non-violent peut, par ses actions, exercer une puissante influence sur l’augmentation ou la diminution de la force de son adversaire.

Par exemple, la forme non-violente, courageuse et disciplinée de la résistance face aux brutalités du dictateur peut susciter malaise, mécontentement, perte de confiance et même, dans des cas extrêmes, des mutineries au sein des troupes et des populations a priori acquises au dictateur. Cette résistance peut même entraîner une condamnation plus nette de la dictature par la communauté internationale.

De même, la persévérance, l’intelligence et la discipline dans l’usage de la défiance politique peuvent augmenter la participation du peuple à la résistance alors qu’en temps normal, par son silence, celui-ci apporterait un soutien tacite au dictateur ou resterait neutre dans le conflit.

Quatre Mécanismes du Changement.

La lutte non-violente produit le changement de quatre manières différentes. Le premier mécanisme se révèle le moins fréquent, bien qu’il se soit déjà produit. Lorsque les membres du groupe adverse sont émus par la souffrance que la répression fait subir à des résistants courageux et non-violents, ou lorsqu’ils sont rationnellement convaincus que la cause des résistants est juste, ils peuvent alors en venir à accepter les objectifs des résistants. Ce mécanisme est appelé conversion.

Bien que de tels cas existent, ils sont rares, et dans la plupart des conflits, cela ne se produit pas du tout ou en tout cas pas à grande échelle.

Beaucoup plus souvent, la lutte non-violente opère en changeant la configuration du conflit ainsi que la société, si bien que le camp adverse ne peut absolument plus faire ce qu’il souhaiterait. C’est ce changement-là qui produit les trois autres mécanismes : l’accommodement, la coercition non-violente et la désintégration. Le fait que l’un se produise plutôt que l’autre dépend du niveau d’accaparement des relations de pouvoir par les démocrates.

Si les questions en jeu ne sont pas fondamentales, si les exigences de l’opposition lors d’une campagne limitée ne sont pas considérées comme menaçantes et si le rapport de forces a suffisamment modifié les relations de pouvoir, le conflit peut se terminer par un accord, un abandon réciproque de certaines exigences ou un compromis. Ce mécanisme est appelé l’accommodement.

Bien des grèves sont résolues de cette manière, quand les deux parties atteignent une part, mais pas la totalité de leurs objectifs. Un gouvernement peut percevoir un tel accord comme positif, désamorçant les tensions, donnant l’impression "d’équité" ou redorant l’image du régime. Il importe donc de prendre grand soin du choix des problèmes sur lesquels une entente par accommodement est acceptable. La lutte pour abattre une dictature n’est pas de ceux-là.

La lutte non-violente peut être beaucoup plus puissante que lorsqu’elle enclenche des mécanismes de conversion ou d’accommodement. La non-coopération de masse et la défiance peuvent changer les situations sociales et politiques, et plus spécialement les relations de pouvoir, au point que le dictateur perd de fait toute capacité à contrôler les processus politiques, économiques et sociaux du gouvernement et de la société.

Les forces militaires de l’adversaire peuvent devenir si peu fiables qu’elles n’obéissent même plus aux ordres de répression contre les résistants. Bien que leurs chefs restent en place et poursuivent leurs buts initiaux, leur capacité d’agir efficacement leur a été enlevée. Cela se nomme la coercition non-violente.

Dans quelques situations extrêmes, les conditions qui produisent la coercition vont encore plus loin. Les dirigeants adverses perdent de fait toute capacité d’agir et leur propre structure de pouvoir s’effondre. La maîtrise de soi, la non-coopération et la défiance des résistants deviennent si complètes que leurs adversaires ne font même plus semblant de les contrôler.

L’administration refuse d’obéir à ses chefs. Les troupes et la police se mutinent. Les soutiens du régime et la population abandonnent les dirigeants et leur dénient tout droit de gouverner. Ainsi, ces derniers ne sont plus obéis ni assistés.

Le quatrième mécanisme de changement, la désintégration du système de l’adversaire, est si complet que les chefs n’ont même plus assez de force pour capituler.

Le Régime Tombe en Morceaux

Pour planifier les stratégies de libération, il faut garder à l’esprit ces quatre mécanismes. Ils opèrent parfois de manière aléatoire, toutefois, le choix d’un ou de plusieurs de ces mécanismes comme moyen de faire évoluer un conflit permettra de définir des stratégies qui se renforceront mutuellement.

Le choix de ce ou de ces mécanismes dépend de plusieurs facteurs, parmi lesquels l’état du pouvoir absolu et relatif entre groupes concurrents, ainsi que les attitudes et objectifs des résistants non-violents.

Les Effets Démocratisants de la Défiance Politique

À la différence des sanctions violentes, qui ont des effets centralisateurs, l’utilisation des techniques de lutte non-violente contribue de différentes manières à la démocratisation de la société politique.

L’un de ces effets démocratisants est négatif : contrairement aux moyens militaires, ces techniques ne fournissent pas un instrument de répression à des élites gouvernantes qui voudraient maintenir la dictature ou en établir une nouvelle. De même, les chefs d’un mouvement de défiance politique, s’ils peuvent exercer une influence et faire pression sur leurs partisans, ne peuvent ni les emprisonner ni les exécuter lorsqu’ils expriment un désaccord ou choisissent d’autres dirigeants.

L’autre partie des effets démocratisants de la défiance politique est positive : la lutte non-violente fournit à la population les moyens de résister et de défendre sa liberté contre des dictateurs existants ou nouveaux.

Voici quelques-uns des nombreux effets démocratisant positifs :

-        L’expérience de la lutte non-violente peut rendre la population plus confiante en elle-même pour défier le régime, ses menaces et son appareil répressif.

-        La lutte non-violente fournit les moyens de non-coopération et de défiance par lesquels la population peut résister au contrôle antidémocratique de n’importe quel groupe dictatorial.

-        La lutte non-violente contribue à affirmer la pratique des libertés démocratiques comme la liberté de parole, de presse, de rassemblement et des organisations indépendantes face à des contrôles répressifs.

-        La lutte non-violente contribue fortement à la survie, à la renaissance, ou au renforcement des groupes indépendants et des institutions sociales, comme nous l’avons déjà vu. C’est important pour la démocratie car ils permettent de mobiliser le potentiel de pouvoir de la société et d’imposer des limites au pouvoir de dictateurs en puissance.

-        La lutte non-violente donne à la population des moyens d’exercer son pouvoir contre une police répressive et l’action militaire d’un gouvernement dictatorial.

-        La lutte non-violente fournit des méthodes grâce auxquelles la population et les institutions indépendantes peuvent, au nom de la démocratie, restreindre ou tarir les sources de pouvoir des dirigeants en place et, ainsi, menacer leur potentiel de domination.

La Complexité du Combat Non-Violent

Comme nous l’avons vu, la lutte non-violente est une technique complexe d’action sociale qui comprend une multitude de méthodes, un éventail de mécanismes de changements, et qui requiert des comportements spécifiques.

Pour être efficace, spécialement contre une dictature, la défiance politique exige une planification et une préparation soigneuse. Les participants potentiels devront comprendre ce qui leur est demandé.

Les ressources devront être disponibles. Et les stratèges devront avoir analysé les moyens de lutte non-violente les plus efficaces.

Nous allons maintenant placer notre attention sur cette dernière partie, qui est cruciale: la nécessité de la planification stratégique.

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