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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 02:03

LA FORCE SANS LA VIOLENCE

Gene SHARP

Institution Albert Einstein

PRÉFACE

Par Federico MAYOR

gene sharpSur les stratégies de résistance civile, RÉSISTER, c’est le début de la victoire, a déclaré Adolf Pérez ESQUIVEL. C’est effectivement le début d’une grande transition à l’aube du XXIe siècle, de sujets soumis à citoyens, de spectateurs impassibles à acteurs. La résistance civile pour vaincre l’oppression, l’imposition, la violence de l’indiscutable… De la peur et la résignation à l’action résolue.

Nous avons les diagnostics, le temps d’agir à temps est arrivé. Temps de surmonter l’inertie, de ne plus s’obstiner à vouloir résoudre les défis présents avec des formules valables hier. Il y a, certes, plusieurs solutions disponibles, mais un avenir respectueux des Droits de l’Homme, du partage, de la pleine solidarité… requiert de découvrir des chemins nouveaux vers l’avenir, de dévoiler des réalités encore cachées ou déguisées aujourd’hui, d’inventer le futur pour garantir l’égale dignité de tous les êtres humains.

Jamais plus le silence ! Le moment de la participation sans présence (Internet, SMS, …) est arrivé. Savoir pour prévoir, pour prévenir. Savoir en profondeur pour transformer la réalité comme il faut.

De la force à la parole ! Il faudra élever la voix pour éviter qu’on lève les mains, comme d’habitude. Mains tendues pour aider, pour soutenir. Genoux pour se lever, jamais plus pour s’humilier, pour se soumettre.

D’une économie de guerre (3 millions de dollars par jour) à une économie de développement global, avec des grands investissements en énergies durables ; en production d’aliments ; en production et distribution d’eau ; en environnement propre ; en logement…

D’une culture de violence et d’imposition à une culture de dialogue et de conciliation. D’une culture de guerre "Si vis pacem, para bellum" à une culture de paix : construire, tous, la paix avec notre comportement quotidien. La force du dévouement à autrui, de la "solidarité intellectuelle et morale" que prône la Constitution de l’UNESCO, face au préjugé : là se trouve la prééminence.

"Maîtresse, aidez-moi à regarder !", demandait la petite élève devant la mer qu’elle voyait pour la première fois rôle, maintenant, c’est de contribuer à une rapide diffusion de ce que représentent la guerre et la violence pour générer un sentiment de refus, pour produire une clameur populaire d’aversion aux tambours de la confrontation inéluctable et ensanglantée…

Prendre conscience des horreurs, des souffrances, des morts, oui, des enfants morts, assassinés… Chaque être humain unique, capable de la démesure de créer ; le monument le plus précieux à sauvegarder, criblé, détruit, effondré, effacé… Des villages brûlés, exilés, réfugiés, des milliers de personnes blessées, dans leur corps et leur esprit. "Effets collatéraux" proclament avec cynisme les meneurs des combats "modernes".

En effet, les populations deviennent de plus en plus victimes des conflits. Lorsque la violence est à leur porte, il arrive qu’elles refusent de s’y laisser entraîner, mettant en œuvre la puissance de leur nombre, leur imagination, leur détermination, de façon telle qu’elles arrivent à surmonter l’oppresseur et les forces militaires.

C’est ce rapport de forces particulier qu’a étudié Gene SHARP avec l’aide de plusieurs équipes de Harvard et la collaboration d’autres chercheurs internationaux.

Ses nombreuses publications ont été traduites en plus de trente langues. Celle-ci, fait partie d’un groupe de trois livrets, qui ont pour particularité d’être destinés, non plus aux chercheurs comme les précédentes, mais à un public large et plus particulièrement aux populations qui souffrent soit d’une dictature, soit d’un coup d’État, soit d’une oppression moins définie.

On ne s’étonnera pas de sa forme qui est celle d’un manuel pratique car c’est un travail de vulgarisation bien nécessaire pour compléter un large ensemble d’études plus théoriques.

L’École de la paix de Grenoble a déjà contribué en 1995, par la publication en français d’un autre livre de Gene SHARP, à expliquer ce phénomène incroyable qui permet au faible, lorsque sa cause est juste et sous certaines conditions, de vaincre le fort et surtout, d’établir des conditions de paix beaucoup plus durables.

Il est temps de dire à ceux qui ne le savent pas encore, qu’il y a aujourd’hui des méthodes non seulement plus modernes mais surtout plus efficaces, qui font appel à l’intelligence, au réalisme véritables stratégies, conçues pour gagner et non seulement et à la préparation.  Il s’agit de RÉSISTER ; cela change tout.

Elles n’excluent pas l’utilisation dans certains cas de la force militaire mais d’ores et déjà on peut affirmer qu’on ne pourra plus parler d’actions de force sans envisager sérieusement ces nouvelles voies.

Chacun des trois livrets traite d’un aspect particulier :

-        La force sans la violence donne une vision générale.

-        De la dictature à la démocratie explique la manière d’abattre une dictature, aussi puissante soit-elle, dans une magistrale leçon de stratégie.

-        L’anti-coup d’État explique comment une population peut empêcher un coup d’État et même en profiter pour rétablir la démocratie.

Ces publications peuvent contribuer au développement de l’intelligence collective. La culture de paix est loin d’être suffisante lorsqu’on voit, encore aujourd’hui, déclencher des guerres et invasions sans l’accord de l’ONU pour régler des conflits alors que d’autres voies sont possibles et ont fait leur preuve.

Beaucoup de choses ont été écrites sur la "prévention" de la violence mais beaucoup moins sur la manière de résoudre les conflits imminents. Lorsque les négociations ne sont plus possibles, nos gouvernants ne pensent qu’aux voies militaires.

Pourtant si on y réfléchit, par ces voies il y a toujours autant de perdants que de gagnants, un sur deux et souvent même les deux, ce qui n’est guère encourageant, d’autant plus que le gagnant n’est pas souvent celui qui a la cause la plus juste.

Dans ces nouvelles formes de lutte non-violentes au contraire, la participation massive des peuples apporte sa part de légitimité. Ajoutons aussi qu’il ne s’agit pas de prendre parti contre telle ou telle forme de régime ; Gene SHARP ne milite pas ici pour un gouvernement ou pour un autre, il nous propose un outil qui permet aux peuples de faire valoir leurs droits à la paix et à la justice sous des formes hautement démocratiques.

Il faut d’urgence investir la société civile du pouvoir de la conscience collective, de la capacité, pour la première fois, de s’exprimer sans entraves. La solution aux crises de l’économie, de la démocratie, de l’environnement, de l’éthique… est, je dois le répéter, la transition de la force à la parole.

Les gouvernements doivent savoir que désormais les citoyens – "Nous, le peuples…" comme établi au Préambule de la Charte de Nations Unis – ne seront pas seulement récepteurs impavides de leurs décisions mais acteurs de leur avenir. D’ores et déjà ils ne sont plus endormis.  Les livrets de Gene SHARP contribuent à les réveiller.

LA FORCE SANS LA VIOLENCE 1/3

UN : DÉVELOPPER UNE ALTERNATIVE RÉALISTE À LA GUERRE ET AUTRES VIOLENCES

LA VIOLENCE dans la société et la politique, qu’elle se présente sous forme de guerre, de terrorisme, de dictature, d’oppression, d’usurpation ou de génocide est largement reconnue comme un problème grave.

Toutes les suggestions pour résoudre le problème de la violence, ou simplement certaines de ses formes, ont été vaines. Il est probable que ces suggestions ont échoué parce qu’elles s’appuyaient sur une compréhension erronée de la nature de la violence. Il est difficile, sinon impossible, de résoudre un problème si on ne le comprend pas.

Le but de cette réflexion est de proposer une autre manière d’appréhender la nature du problème de la violence généralisée dans la société et la sphère politique, afin de déterminer ce qu’il est nécessaire de faire pour en venir à bout (le terme "violence" est ici utilisé dans le sens restreint de violence physique envers des personnes dans le but de les blesser ou de les tuer, ou d’actes s’appuyant sur la menace de tels résultats; ici, le terme violence ne revêt pas de dimension politique ou morale).

Il nous faut donc analyser dans quelles conditions il sera possible de réduire nettement le recours à la force militaire ou à tout autre mode violent de gestion des conflits. Il nous faut examiner les raisons pour lesquelles la violence est si fréquemment considérée comme nécessaire pour mener à bien des causes, tant bonnes que mauvaises. Il nous faudra aussi déterminer les changements fondamentaux qui pourraient être réalisés pour nous éloigner de cet état d’esprit.

L’objectif de cette réflexion est simple mais peut-être fondamental pour résoudre le problème de la violence dans les conflits politiques et internationaux. Il est important d’admettre que le conflit dans la société et la sphère politique est inévitable, voire fréquemment souhaitable.

Certains conflits peuvent être résolus par des moyens modérés tels que la négociation, le dialogue et la conciliation : autant de méthodes qui impliquent d’accepter des compromis. Mais ces méthodes ne sont applicables que lorsque les enjeux en cause ne sont pas fondamentaux.

Et même dans ces cas, il apparaît que la résolution d’un conflit par la négociation est plus souvent influencée par les relations de domination existant entre les différentes parties que par l’acceptation conjointe et raisonnée du compromis le plus juste.

Pourtant, dans de nombreux conflits, les enjeux en cause sont, ou du moins sont tenus pour, fondamentaux. Ce sont des "conflits aigus". Ils ne sont pas adaptés à une forme de résolution qui suppose des compromis.

Dans les conflits aigus, au moins l’une des parties considère qu’il est nécessaire et juste de mener un combat violent contre la partie adverse. Les conflits aigus sont souvent menés dans le but de faire progresser la liberté, la justice, une religion ou une civilisation, ou encore de résister à une violence hostile.

Ce type de violence peut être employé pour imposer une oppression, pratiquer des injustices, mettre en place une dictature, contester les principes moraux ou religieux d’une communauté, attenter à la dignité humaine ou encore menacer la survie d’un groupe humain.

Dans le cadre de tels conflits, l’une des parties estime qu’il serait catastrophique, compte tenu de ses principes, de ses convictions, de la société entière, et parfois pour sa survie même, de se soumettre, de capituler ou de perdre. Dans de telles situations, combattre aussi vigoureusement que possible paraît une nécessité.

Le Besoin de Moyens Pour Mener les Conflits

Les guerres ainsi que d’autres formes de violence ont été employées dans des buts variés mais, dans le cadre de conflits aigus, la violence politique et internationale a été utilisée pour protéger et faire progresser des causes présentées comme bonnes et nobles. La violence est alors considérée comme la seule alternative possible à la soumission passive au mal absolu.

Dans la plupart des organisations politiques, la guerre et les autres violences sont utilisées comme la "sanction ultime". C’est-à-dire que les différentes expressions de la violence sont envisagées comme le dernier recours, l’action la plus efficace qui puisse être menée, le moyen ultime d’exercer des pressions, de punir ou de dominer lorsque tous les moyens plus souples ont échoué ou semblent voués à l’échec.

La violence est alors utilisée, du moins c’est ainsi que les choses sont souvent ressenties, pour promouvoir et défendre tout ce qui est considéré comme bon et valable.

Si on ne comprend pas ce rôle précis de la violence, il paraît impossible d’envisager une réduction du recours à la guerre et aux autres formes de violence dans les conflits aigus.

Il serait naïf de penser et d’agir, dans les conflits au cœur desquels se trouvent des enjeux fondamentaux, comme si une offre de négociation ou de dialogue était une réponse adaptée.

Les opposants hostiles n’abandonneront très probablement jamais leurs objectifs ou leurs moyens sans combat. Il est alors déraisonnable d’espérer obtenir un accord grâce auquel chaque partie serait gagnante.  Quant aux dictateurs brutaux et auteurs de génocide, ils ne méritent aucune forme de victoire. Nous disposons de preuves, sur des dizaines d’années, montrant que la violence dans les conflits ne disparaît pas sous l’effet des protestations qu’elle fait naître.

Dans le cadre de conflits aigus, la majorité des gens ne rejettent pas la guerre ou d’autres formes de violence au seul motif qu’ils croient, ou qu’on leur a fait croire, qu’une telle violence contrevient à des principes éthiques ou religieux. S’attendre au contraire est irréaliste.

Il y a presque 40 ans que le psychiatre Jérôme D. FRANK nous a rappelé que la paix, pour la plupart des gens, n’est pas la valeur la plus importante. Les gens, les groupes humains et les gouvernements ne renonceront pas à la violence si cela signifie à leurs yeux perdre tout pouvoir et tout moyen dans une agression contre leurs croyances fondamentales et la nature même de leur société.

Pour faire en sorte que, dans les conflits aigus, la guerre ou d’autres formes de violence ne soient pas utilisées comme le mode d’action ultime permettant d’imposer ou de défendre ses principes, ses idéaux, sa société ou son existence même, il est nécessaire de proposer d’autres moyens d’action puissants.

Il faut en effet un substitut pour mener un conflit efficacement avec des chances de réussite équivalentes, voire supérieures à celles offertes par le recours à la violence.

Cette alternative doit nécessairement être capable d’offrir une solution satisfaisante aux "cas les plus difficiles", ceux pour lesquels la violence a toujours paru une nécessité. Ces "cas extrêmes" sont notamment ceux des dictatures, invasions et occupations étrangères, usurpations internes, oppressions, tentatives de génocide, d’expulsions ou de meurtres de masse.

Mais il existe un indice montrant que ce type d’alternative à la violence est possible : le fait que même la force des dictatures dépend des sources de pouvoir dans la société, qui elles-mêmes dépendent de la coopération d’une multitude d’institutions et de gens – coopération qui peut se poursuivre ou s’interrompre, comme nous allons le voir plus en détail.

Il Existe une Autre Technique de Lutte

Un tel substitut à la lutte violente est envisageable. On oublie souvent que la guerre et les autres formes de violence n’ont pas toujours, ni universellement, été le recours employé dans la résolution des conflits aigus.

Dans un grand nombre de cas, à toutes les époques et en tout lieu, une autre technique de lutte a parfois été employée. Celle-ci n’a pas consisté à "présenter l’autre joue", mais à s’obstiner et à résister puissamment à des opposants eux-mêmes puissants.

Tout au long de l’Histoire humaine, dans de nombreux conflits, il s’est trouvé des gens qui ont su se battre, non pas en utilisant la violence, mais en employant des moyens psychologiques, sociaux, économiques ou politiques, parfois même simultanément.

Ce mode de combat a été employé non seulement lorsque les intérêts en jeu étaient assez limités et lorsque les personnes impliquées avaient une attitude relativement convenable mais à de nombreuses reprises lorsque l’enjeu de la lutte était fondamental et lorsque les opposants étaient cruels et capables des plus grandes violences : exécutions, passages à tabac, arrestations, emprisonnements et massacres massifs.

En dépit de ces répressions, lorsque les résistants ont persisté dans leur mode de lutte non-violente, ils sont parfois parvenus à triompher. Cette technique s’appelle action ou lutte non-violente. Elle est l’autre recours ultime possible : dans le cadre des conflits aigus, elle peut permettre d’éviter la guerre et les autres formes de violence.

Exemples de Luttes Non-Violentes

On trouve des exemples de lutte non-violente dans des civilisations, des périodes de l’histoire et des contextes politiques très variés. On en trouve des illustrations en Occident aussi bien qu’en Orient. La lutte non-violente a été utilisée dans des sociétés industrialisées ou non. Elle a été pratiquée au sein de démocraties constitutionnelles et à l’encontre d’empires, d’occupations étrangères ou de dictatures.

La lutte non-violente a été employée par de multiples groupes et au nom de myriades de causes, et même contre des objectifs réprouvés par le peuple. Elle a également pu être utilisée pour empêcher ou au contraire promouvoir le changement. Elle a parfois été utilisée conjointement avec une certaine violence.

Les enjeux défendus dans ces conflits ont eux aussi été très variés, revendiquant des intérêts fondamentaux ou plus secondaires : sociaux, économiques, ethniques, religieux, nationaux, humanitaires ou politiques.

Bien que les historiens aient généralement méprisé ce type de résistance, il s’agit à l’évidence d’un phénomène très ancien. Une grande partie de l’histoire de cette technique s’est perdue et ce qui en a survécu a généralement été négligé.

De nombreux exemples d’utilisation de l’action non-violente ont très peu ou rien à voir avec des enjeux gouvernementaux. Il s’agit alors par exemple de conflits entre les ouvriers et la direction d’une entreprise ou dans le cadre d’actions menées pour imposer ou résister à des pressions de conformité sociale.

L’action non-violente a également été menée dans des conflits religieux et ethniques ainsi que dans toutes sortes d’autres contextes tels que des conflits entre des étudiants et des administrations universitaires.

Lors de graves conflits entre la population civile et les gouvernements, il est aussi arrivé fréquemment qu’une des parties eût recours à la lutte non-violente. Les exemples qui suivent en sont l’illustration.

Depuis la fin du XVIIIe siècle et durant tout le XXe siècle, la technique de l’action non-violente a été largement employée dans des conflits très divers : rébellions dans des colonies, conflits économiques et politiques internationaux, conflits religieux, résistance à l’esclavage.

Cette technique a également été employée dans la lutte des ouvriers pour le droit à se syndiquer, dans la lutte des femmes pour leur émancipation, dans l’obtention du suffrage universel masculin et du droit de vote des femmes. Ce type de lutte a aussi été employé par certains pays pour conquérir leur indépendance nationale, pour obtenir des gains économiques, pour résister à un génocide, miner le pouvoir de dictatures, obtenir des droits civiques, mettre fin à une ségrégation, lutter contre des occupations étrangères et des coups d’État.

Les exemples de l’usage de cette technique au début du XXe siècle comprennent notamment les principaux événements de la Révolution russe en 1905. Dans de nombreux pays, le développement des syndicats a été très lié à l’usage de la grève et du boycott économique.

En Chine, des boycotts des produits japonais furent organisés en 1908, 1915 et 1919. Les Allemands firent usage de l’action non-violente contre le putsch de Kapp en 1920 et contre l’occupation franco-belge de la Ruhr en 1923.

Dans les années 1920 et 1930, les nationalistes indiens firent usage de lutte non-violente dans leur combat contre la domination britannique : ils étaient guidés par Mohandas K. GANDHI.

De 1940 à 1945, dans différents pays d’Europe, notamment en Norvège, au Danemark et aux Pays-Bas, la population se servit d’actions non-violentes pour résister à l’invasion et à la domination nazies. La lutte non-violente fut aussi employée à Berlin, en Bulgarie, au Danemark et ailleurs, pour sauver des Juifs.

Au printemps 1944, les dictateurs militaires du Salvador et du Guatemala furent contraints à la démission par de brèves luttes non-violentes. Les luttes non-violentes pour les droits civiques et contre la ségrégation raciale aux États-Unis ont permis, surtout dans les années 1950 et 1960, de modifier les lois et les vieilles pratiques politiques dans les États du Sud.

En avril 1961, le refus de coopérer opposé à leurs supérieurs par le contingent de soldats français en Algérie, allié à des manifestations populaires en France et à la défiance par le gouvernement DEBRÉ-De GAULLE, permirent de tuer dans l’œuf le coup d’État d’Alger et d’empêcher qu’un coup d’État lié au premier ne soit organisé à Paris.

En 1968 et 1969, à la suite de l’invasion qui les soumettait au Pacte de Varsovie, les Tchèques et les Slovaques mirent en échec le contrôle soviétique de leur pays pendant huit mois en improvisant une forme de lutte non-violente et en refusant de coopérer.

Entre 1953 et 1960, des dissidents vivant dans des pays d’Europe de l’Est sous contrôle communiste, notamment en Allemagne de l’Est, en Pologne, en Hongrie et dans les pays baltes, ont employé à plusieurs reprises la lutte non-violente pour conquérir des libertés.

Le combat "Solidarnosc" (Solidarité), très stratégique, a commencé en 1980 en Pologne avec des grèves destinées à soutenir l’exigence du droit à se syndiquer librement. Il se termina en 1989 avec la fin du régime communiste polonais.

La lutte non-violente a aussi permis de mettre un terme aux dictatures communistes de Tchécoslovaquie et d’Allemagne de L’Est en 1989, d’Estonie, de Lituanie et de Lettonie en 1991.

La tentative de coup d’État à Moscou en 1991 par la frange "dure" du régime a été réduite à néant à force de non-coopération et de défiance.

Les protestations non-violentes et la résistance de masse ont été déterminantes dans la destruction du régime d’apartheid et de domination européenne en Afrique du Sud, particulièrement entre 1950 et 1990. La dictature du commandant MARCOS aux Philippines a été anéantie par un soulèvement non-violent en 1986.

En juillet et août 1988, les démocrates birmans ont dénoncé la dictature militaire dont leur pays était victime au moyen de marches et de résistance. Ils parvinrent à faire ainsi chuter trois gouvernements avant de succomber eux-mêmes, victimes d’un coup d’État militaire et de massacres massifs.

En 1989, des étudiants chinois dans plus de 300 villes (dont Pékin, place Tiananmen) organisèrent des protestations symboliques contre la corruption du gouvernement et l’oppression que subissait le peuple chinois, mais elles se terminèrent par de massives exécutions pratiquées par les militaires.

Au Kosovo, entre 1990 et 1999, la population albanaise mena une campagne de non-coopération contre l’autorité répressive des Serbes. Lorsque le gouvernement provisoire du Kosovo manqua de stratégie non-violente pour gagner l’indépendance, l’Armée de libération du Kosovo entama une guérilla violente.

Ceci causa des représailles extrêmes de la part des Serbes, qui se livrèrent même à des massacres massifs et à des opérations dites de "nettoyage ethnique".  Tout cela fut suivi de l’intervention de l’OTAN et de ses bombardements.

À partir de novembre 1996, les Serbes commencèrent à organiser chaque jour des manifestations et des protestations, à Belgrade autant que dans d’autres villes, contre la dictature du Président MILOSEVIC. À la mi-janvier 1997, les Serbes rendirent ainsi possible la réparation d’une fraude électorale. À cette époque, cependant, il manquait aux démocrates serbes une stratégie qui leur aurait permis d’accompagner et de soutenir la lutte populaire : ils ne parvinrent pas à lancer une campagne visant à faire chuter le régime de MILOSEVIC.

Au début du mois d’octobre 2000, le mouvement Otpor (résistance) et d’autres démocrates se soulevèrent contre MILOSEVIC dans le cadre d’une lutte non-violente soigneusement organisée : c’est ainsi que le régime du dictateur chuta.

Au début de l’année 2001, le Président Estrada, qui avait été suspecté de corruption, fut déposé par les Philippins au moyen d’une campagne intitulée "Peuple puissance 2". Mais pour mieux comprendre ces conflits et leurs résultats, il est important de comprendre la nature de cette technique de résistance.

Caractéristiques et méthodes de la lutte non-violente

Dans ce type de lutte, plutôt que d’employer la violence, trois types d’attitudes ont été préférés. D’abord, des protestations symboliques ont été engagées telles que des marches, des manifestations silencieuses, des distributions de tracts ou l’adoption de couleurs vestimentaires spécifiques pour montrer le soutien ou la désapprobation à une cause.

Ensuite, les résistants pacifiques ont cessé de coopérer, et refusé toute nouvelle coopération avec leurs adversaires ou avec certaines pratiques. Ils ont donc pratiqué la non-coopération. Et ce type d’action a pu revêtir des formes politiques, sociales, autant qu’économiques.

Par exemple, ces résistants ont exercé un boycott social de leurs opposants, en refusant de participer à des fêtes, d’assister à des rencontres ou de fréquenter les écoles dont ils savaient qu’elles étaient en faveur des opposants.

Ces résistants ont parfois pratiqué la non-coopération économique en refusant de fournir ou de transporter des produits ou des services ou en refusant d’acheter ou vendre des matériaux ou produits. Parfois, l’arrêt des relations économiques avec un pays considéré comme adverse a été pratiqué sur initiative gouvernementale. Il s’est agi dans tous ces cas de formes de boycott économique.

Les grèves au travail ont elles aussi revêtu diverses formes, telles que les interruptions brèves et symboliques de travail, une simple grève d’une usine particulière, des grèves généralisées ou la mise au point mort complet de l’activité économique d’une ville ou d’un pays.

La non-coopération politique a pu consister à boycotter des élections truquées, à rejeter la légitimité d’un régime, à ne pas obéir quand on n’est pas surveillé, à refuser toute coopération de la part des employés du gouvernement, et à s’opposer par la désobéissance civile aux lois jugées "iniques".

Tertio, des interventions et perturbations actives dans le fonctionnement normal du système qu’ils dénonçaient ont été appliquées sous diverses formes psychologiques, sociales, économiques, physiques et politiques.

Parmi les nombreuses méthodes d’intervention non-violentes on trouve notamment l’occupation de bureaux, les sit-ins dans les rues, les grèves de la faim, la constitution d’institutions économiques alternatives, des invasions non-violentes, des surcharges de travail aux services administratifs, des recherches d’emprisonnement et des gouvernements parallèles.

Les méthodes d’action non-violente s’identifient et se classent selon le type d’action appliqué, non selon les buts recherchés ou les convictions des gens qui s’en servent. Il est très important de noter que cette technique de lutte a pu être employée par des gens ayant des convictions très diverses : son emploi ne requiert aucun engagement non-violent religieux ou éthique, qui est un phénomène très différent.

La plupart du temps en effet, les personnes prenant part ou menant ces luttes non-violentes ont eu recours à cette méthode après avoir constaté que l’usage de la violence s’était révélé inutile et contre-productif.

Les 198 méthodes d’action non-violente répertoriées sont présentées et développées avec des exemples tirés de l’Histoire dans le livre The Politics of Nonviolent Action, deuxième partie : "The Methods of Non-violent Action" de Gene SHARP.

Idées fausses

Un grand nombre d’idées fausses et de mauvaises interprétations ont longtemps gêné la compréhension de la lutte non-violente :

-        On croit généralement que la violence agit vite alors que la lutte non-violente est réputée prendre beaucoup de temps. Ces deux croyances sont erronées.

-        La lutte non-violente est souvent perçue comme faible alors qu’elle peut être très puissante. Elle peut paralyser et même désintégrer un régime répressif.

-        La lutte non-violente ne requiert pas de chef charismatique.

-        La lutte non-violente s’observe dans toutes les civilisations humaines.

-        La lutte non-violente ne présuppose pas que ceux qui la pratiquent adhèrent à certaines croyances religieuses (ni à des croyances spécifiques), même s’il est arrivé que la lutte non-violente ait été employée pour des raisons religieuses.

-        La lutte non-violente se distingue de la non-violence définie comme principe philosophique ou éthique : il s’agit d’un phénomène tout à fait différent. Cette distinction doit être claire et ne doit pas être minimisée.

-        Il est souvent considéré que la lutte non-violente ne peut être efficace que si elle est utilisée contre des institutions démocratiques et humanitaires, mais cela est faux. Il est arrivé que la lutte non-violente soit employée pour combattre des régimes politiques brutaux et dictatoriaux, y compris les régimes nazis et communistes.

-        Certaines personnes et certains groupes tiennent également pour acquis que la lutte non-violente n’est efficace que dans la mesure où elle parvient à "amadouer" les oppresseurs. Elle est au contraire coercitive et a même permis de détruire des dictatures extrêmement violentes.

Conditions du succès

Le choix d’utiliser ce type de combat n’est pas plus une garantie de succès que le choix de faire usage de la violence. Cette technique de lutte suppose, tout comme l’emploi de la violence, des conditions préalables pour être efficace.

Le simple fait de s’abstenir de recourir à la violence et de prononcer le mot "non-violent" ne suffit pas à atteindre l’objectif escompté. Certaines actions non-violentes parmi celles précédemment citées n’ont pas atteint leur but. Certaines n’ont remporté que des victoires limitées. Parfois aussi, la victoire n’a été que de courte durée parce que les gens n’ont su ni l’utiliser pour consolider et peut-être institutionnaliser leurs acquis, ni résister efficacement aux nouvelles menaces faites à leur liberté.

Dans certains cas, la victoire a pu être acquise en une seule campagne et a permis des gains considérables mais de nouvelles batailles ont néanmoins été nécessaires pour réaliser pleinement les changements souhaités. Dans certains cas, pourtant, des victoires décisives ont été emportées là où l’usage de la résistance violente n’aurait conduit nulle part.

Afin de mieux appréhender ces victoires, il est nécessaire de comprendre la nature de cette technique de lutte. Malgré le fait que le "fonctionnement" de la lutte non-violente varie d’un exemple à l’autre, il est important d’en repérer deux aspects essentiels, observables dans certains conflits non-violents, mais pas dans tous. Ces deux aspects sont :

1)    la capacité à défier l’agresseur et parfois même à retourner contre lui les effets de la répression

2)   la capacité à saper et à rompre les sources du pouvoir de ceux contre lesquels on lutte.

Répression et jiu-jitsu Politique

Évidemment, les dictateurs sont sensibles aux idées et aux actions qui entravent leur toute puissance. De ce fait, les oppresseurs ont tendance à menacer et punir ceux-là même qui désobéissent, font la grève ou refusent de coopérer.

Cependant la répression, voire les brutalités, ne conduisent pas toujours les gens à se soumettre et à coopérer, attitude qui permet au régime qui les opprime de continuer à exister.

Bien que cela ne se produise pas dans tous les cas, sous certaines conditions la répression la plus brutale peut susciter l’apparition d’une forme de lutte particulière appelée le "jiujitsu politique".

Les difficultés que peut rencontrer le régime oppressif quand il doit faire face à l’action non-violente sont, dès le début, liées au processus et à la dynamique particulière de cette technique. Celle-ci a en effet été conçue pour opérer contre un pouvoir qui a l’intention et les moyens d’utiliser la violence pour écraser toute rébellion.

La lutte politique contre un pouvoir répressif et violent, menée au moyen d’actions non-violentes, conduit rapidement à une situation particulière d’asymétrie de conflit. Or les résistants non-violents peuvent précisément tirer parti de l’asymétrie de leur lutte non-violente contre la violence de leurs adversaires, appliquant dès lors à leurs opposants politiques une technique comparable à celle du jiu-jitsu, art martial japonais.

Le contraste évident entre les types d’action employés par les uns et les autres agira contre le pouvoir répressif et l’affaiblira. En maintenant cette forme non-violente tout en continuant la lutte, les résistants renforceront leur propre position de pouvoir. C’est ce processus qu’on appelle le jiu-jitsu politique.

Le jiu-jitsu politique a pour effet de faire apparaître une désaffection croissante des soutiens aux agresseurs, soit parmi les membres des agresseurs eux-mêmes, soit dans la population concernée par les questions en jeu, soit dans des groupes tiers non directement liés au conflit, ou même parmi tous à la fois.

Cette désaffection croissante au sein du régime répressif en place peut alors multiplier les luttes internes au sein même du régime ; elle peut également permettre l’accroissement du nombre de résistants et le développement de la résistance, et elle a enfin pour effet de transformer les groupes tiers en opposants à la répression et en soutien aux résistants.

Saper le Pouvoir Répressif

Le jiu-jitsu politique ne marche pas dans toutes les situations ou dans tous les cas de l’action non-violente. L’autre manière principale d’employer la lutte non-violente est de saper les sources du pouvoir, y compris dictatorial, contre lequel on est en lutte.

Cette technique est efficace notamment dans le cadre de luttes visant à faire pression sur un gouvernement afin de le forcer à faire ou ne pas faire quelque chose, ou lorsque l’objectif de ces luttes est de renverser le régime en cause.

Le principe en est simple : les dictateurs ont tous besoin du concours des gens qu’ils gouvernent, sans lequel ils ne pourraient continuer à bénéficier des sources de pouvoir politique qui leur sont indispensables. Ces sources du pouvoir politique sont les suivantes :

-        L’autorité, ou la légitimité ;

-        Les ressources humaines : c’est-à-dire les personnes ou groupes qui obéissent aux dirigeants, coopèrent avec eux, ou les assistent dans l’exercice de leur pouvoir ;

-        Les compétences et connaissances dont le régime a besoin et qui sont fournies par les personnes et groupes qui collaborent avec lui ;

-        Des facteurs intangibles, psychologiques et idéologiques, qui peuvent conduire les gens à accepter un pouvoir dictatorial et à y coopérer ;

-        Les ressources matérielles, le contrôle de ou l’accès à la propriété, les ressources naturelles, les ressources financières, le système économique, et les moyens de communication et de transport ;

-        Les sanctions et punitions, qu’il s’agisse de menaces ou de faits, visant à garantir la soumission et la coopération populaires, éléments essentiels au régime pour appliquer ses politiques et se maintenir.

Cependant, toutes ces sources n’existent qu’à la condition que le régime soit accepté par une population soumise, obéissante et qui coopère avec les institutions de cette société.

Dès lors, on comprend que la force et l’existence même d’un pouvoir politique dépendent toujours de la réalimentation de ses sources par la coopération d’une multitude d’institutions et de gens : or cette coopération peut perdurer mais aussi cesser.

Dès lors, le pouvoir politique est toujours potentiellement fragile et dépend constamment de la société sur laquelle il s’exerce. La soumission et la coopération, ingrédients nécessaires aux dictatures, ne sont jamais garanties, et chacune des sources peut faire l’objet de restrictions et même disparaître.

Ainsi, l’action non-violente peut cibler directement l’accès du gouvernement à ces diverses sources.

Selon les situations, toutes les sources du pouvoir en place peuvent être affaiblies sinon anéanties.

Ce sont en effet la non-coopération et la défiance qui compromettent l’obéissance nécessaire à l’existence de tout pouvoir.

Par exemple, le rejet de la légitimité des gouvernants donne à la population en général et aux aides du pouvoir une raison majeure de ne plus obéir. Or la désobéissance massive et l’attitude de défi entraînent d’énormes problèmes quant à l’application des lois. Des grèves massives peuvent paralyser l’économie.

Le refus généralisé des fonctionnaires de coopérer administrativement avec le pouvoir peut contrecarrer toute initiative gouvernementale.

Des mutineries de la part des forces armées et policières peuvent empêcher le régime en place de réprimer les résistants non-violents, le gênant ainsi considérablement et compromettant sa survie. Privé d’accès à ces diverses sources de pouvoir, le régime politique s’affaiblit et finalement, se dissout. Le régime meurt ainsi de "famine politique".

Contrairement à ce qu’on croit généralement, les dictatures totalitaires dépendent elles aussi du soutien de la population et des sociétés qu’elles commandent. C’est ce que rappelait le politologue Karl W. DEUTSCH en 1953

Quatre manières d’y arriver

Les luttes non-violentes ont "fonctionné" selon quatre modalités principales. Ces différents modes d’action dépendent pour beaucoup de la situation particulière du conflit, des enjeux, de la structure sociale de la population résistante, de la nature du pouvoir auquel elle s’oppose, de la stratégie générale choisie (s’il y en a une), du mode de changement préconisé, des méthodes spécifiques employées et des compétences, de la discipline et de la ténacité des résistants.

Les pressions exercées sur le pouvoir peuvent être, à divers degrés, d’ordre psychologique, social, économique et politique.

La lutte non-violente peut également affecter la stabilité sociale ou politique du système ou modifier son fonctionnement. Ce type de lutte peut également entraver la poursuite des politiques spécifiques entamées par le pouvoir en place. Dans certains conflits, la non-coopération et la défiance des résistants peuvent compromettre la capacité des gouvernants à diriger le pays voire conduire le régime à la désintégration.

Selon les conflits, la lutte non-violente se mène de manière très variable. Par exemple, la dynamique développée pour une grève locale des ouvriers menée en vue d’une augmentation de salaire se distinguera de celle choisie pour un conflit mené par une minorité dans le but de conquérir des droits, ou encore de celle choisie pour anéantir une dictature.

Lorsqu’une lutte non-violente est fructueuse, son succès émane de l’un des quatre mécanismes suivants. Très rarement la lutte non-violente a conduit le pouvoir en place à changer de politique de son plein gré et au nom de la justice, ce qui aurait été une sorte de conversion.

Bien plus souvent, la non-coopération économique ou politique des résistants força les gouvernants à accepter des compromis, ce qu’on appelle l’accommodement. Parfois, la défiance et la non-coopération ont été si fortes et si habilement ciblées, et les sources du pouvoir du gouvernement tellement affaiblies, que les gouvernants n’ont pas eu d’autre choix que de capituler : il s’agit alors de coercition non-violente. Dans quelques cas rares enfin, la défiance et la non-coopération ont été si massives et les sources de pouvoir du régime si bien anéanties, que le gouvernement chuta simplement : il s’agit là d’une désintégration.

Emplois d’une technique élaborée

La question de l’efficacité de la lutte non-violente dans la recherche de solutions aux problèmes de violence dans la société et la politique dépend beaucoup de sa capacité à réduire le recours à la lutte armée dans les conflits extrêmes.

La lutte non-violente peut-elle être fiable au point d’être utilisée à la place de la violence dans les conflits graves ? Dans certains cas, la réponse de certaines personnes pourrait être clairement positive, mais dans d’autres elle pourrait être plus douteuse voire négative.

Leur réponse dépend d’ailleurs le plus souvent du degré de compréhension qu’elles ont de la technique de lutte non-violente et du degré de crédit qu’elles lui accordent en termes de capacité à offrir une alternative fiable à la violence dans les conflits graves.

On peut apprendre à rendre ce type de lutte plus efficace que dans les cas improvisés du passé. Cela peut se faire en augmentant nos connaissances sur les conditions nécessaires à son utilisation, en diffusant ce savoir et la compréhension de cette forme de lutte, et en augmentant la planification et la stratégie, générales et spécifiques, dans l’emploi de cette technique pour les conflits à venir.

L’élaboration d’une solution satisfaisante au problème de la violence et le développement de l’utilisation politique de la lutte non-violente exigent toute notre attention sur le rôle présent et le potentiel futur de cette forme de lutte.

C’est particulièrement important pour les conflits aigus, ceux pour lesquels la plupart des gens et des gouvernements considèrent que seule la lutte armée peut conduire à une issue.

Deux questions se posent alors : dans quelle mesure pouvons-nous comprendre et améliorer ce type de lutte, et dans quelle mesure peut-il être employé en remplacement de l’usage de la violence ?

Le développement d’une utilisation politique, de la lutte non-violente se doit de prévoir des formes d’action alternatives à la violence, particulièrement dans les types de conflits suivants :

-        Démantèlement des dictatures ;

-        Blocage des coups d’État et empêchement de l’instauration de nouvelles dictatures ;

-        Défense contre une agression et une occupation étrangères ;

-        Préservation de l’existence et du mode de vie de populations locales ;

-        Cessation des injustices sociales et économiques ;

-        Développement, préservation et extension de pratiques démocratiques et des droits humains ;

-        Adoption additive de méthodes non-violentes au sein de sociétés démocratiques.

Réduire le recours à la guerre et autres formes de violence

Pour ces objectifs généraux ou pour d’autres conflits spécifiques, des plans stratégiques ont besoin d’être développés pour permettre à l’option non-violente d’être appliquée de manière efficace.

Progressivement, cela permettra, conflit après conflit, de substituer la lutte non-violente à la violence dans les conflits aigus.

Afin de relever ce défi, d’explorer et de développer les potentialités de l’action non-violente dans les conflits aigus, il faut investir beaucoup en recherche, en analyse, en études stratégiques, en progrès politiques, en prévisions et aussi en action courageuse.

Il faut s’adjoindre les compétences d’historiens, de psychologues sociaux, de sociologues, de théoriciens politiques et sociaux, de politologues, de spécialistes en stratégie, et d’autres encore. Il est important non seulement de se pencher sur la lutte non-violente mais aussi sur d’autres sujets, tels que les faiblesses et vulnérabilités des dictatures et d’autres régimes d’oppression.

Il est également important d’apprendre à développer et à diffuser la capacité à penser de manière stratégique et à planifier des stratégies pour de futures luttes non-violentes.

De tels efforts impliquent d’aller au-delà et souvent contre des tendances fortement établies dans la société moderne et dans les forces nationales et internationales.

Il en est ainsi de la centralisation du pouvoir, de la politique de militarisation des États, de l’hégémonie des méthodes traditionnelles pour résoudre les conflits, et d’autres facteurs qui ne facilitent pas la compréhension du potentiel et de la pertinence de la lutte non-violente, ni bien sûr son adoption.

Cependant, il y a des raisons de penser que le choix d’employer soit la lutte non-violente, soit la violence dans les conflits aigus a des conséquences lourdes sur la structure sociale et politique d’une société.

En effet, le choix de la violence pour résoudre un conflit génère un système politique plus centralisé et potentiellement plus répressif tandis que le choix de la lutte non-violente tend à produire un système politique plus décentralisé et plus investi par le peuple.

La force militaire d’un pays peut être employée en son sein pour réprimer sa propre population alors que la lutte non-violente est employée par la population pour obtenir et défendre des libertés en résistant à une répression centralisée.

Considérer de manière prudente et informée la pertinence et l’efficacité des moyens d’appliquer la pression et le pouvoir non-violents permet d’envisager des manières de lutter peu explorées jusqu’ici. Cette approche, en réduisant notre dépendance vis-à-vis de la violence, recèle le pouvoir de changer fondamentalement la politique moderne et les relations internationales.

Dans quelle mesure parviendrons-nous à remplacer la lutte armée par des formes non-violentes de combat, permettant de réduire le recours à la force militaire et à d’autres formes de violence ?

Ceci dépendra en grande partie de notre capacité à développer et appliquer ces méthodes efficaces et non-violentes de gestion des conflits.

Vient alors la question de savoir si nous voulons maintenant tenter de travailler à améliorer cette technique de lutte, l’adopter et l’adapter aux conflits en cours, afin de défier, de remplacer, et d’enlever les expressions extrêmes de violence par une action puissante et efficace.

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Published by PatrickEric - dans Culture
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