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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 20:35

Comment Mettre Fin aux Séparatismes et aux Sécessions en Afrique ?

Par Alexis DIETH

congo-mapSoulignons pour commencer la contradiction que la montée de l’agitation séparatiste et ethnique en Afrique représente en ce début du XXIème siècle dans un monde en pleine restructuration supranationale. Mettons en évidence le paradoxe que soulève le développement du nationalisme séparatiste dont l’objectif est de diviser et de partitionner les Etats selon le modèle de l’homogénéité ethnique et linguistique, alors que partout ailleurs dans le monde, la tendance historique est à l’union et à la fédération des Etats-nations en de grands ensembles supranationaux multiethniques et multilinguistiques, économiquement et politiquement intégrés.

Cette évolution de l’Afrique, à contre-courant du mouvement de l’histoire, fait alors ressortir la pertinence et l’urgence des questions suivantes :

-      Que faut-il faire aujourd’hui pour conjurer la dislocation des Etats d’Afrique Noire par les nationalismes séparatistes ?

-      Faut-il opposer une politique de répression aux mouvements séparatistes ?

-      Faut-il maintenir, par le contrôle policier ou rétablir par la force militaire, l’unité du territoire de l’Etat dont ils veulent se séparer ?

-      Faut-il engager des discussions avec les séparatistes pour négocier des compromis fondés sur le partage du pouvoir d’Etat et sur des concessions aux particularismes ethniques, régionaux, culturels et confessionnels ?

-      Faut-il laisser les tentations centrifuges ethniques et régionales suivre leur cours pour que les frontières se recomposent par la dynamique des séparatismes afin que des Etats ethniquement, linguistiquement et culturellement homogènes naissent en lieu et place des Etats multiethniques hérités de la colonisation ?

-      Ou faut-il au contraire entreprendre activement une politique constructive de la nation dans les Etats multiethniques hérités de la colonisation pour unir organiquement les différentes ethnies en un peuple-nation afin d’éviter les séparatismes et les sécessions ?

L’histoire prouve que la voie de la politique de la répression policière et de l’écrasement militaire des mouvements séparatistes est toujours une voie d’échec. Si l’écrasement militaire des mouvements séparatistes peut, à court terme, permettre de résoudre le problème d’une partition, il ne saurait en aucun cas tenir lieu de solution définitive.

La solution du partage du pouvoir gouvernemental dans l’Etat avec les mouvements séparatistes assorti de concessions aux particularismes et d’avantages matériels substantiels aux leaders, elle aussi, ne met pas fin aux nationalismes ethniques et aux dissidences séparatistes.

Quant à la voie de la recomposition des frontières coloniales par la dynamique des séparatismes sous le mot d’ordre wilsonien de l’autodétermination des peuples, elle produirait une multitude d’Etats minuscules ethniquement homogènes mais économiquement et politiquement non-viables à un moment où la tendance historique est à la restructuration des Etats en de grands ensembles multiethniques et multilinguistiques économiquement et politiquement intégrés !

La mise en œuvre de la recomposition des frontières coloniales ouvrirait de surcroît la porte à la dislocation de tous les Etats d’Afrique, à la guerre civile et à d’interminables conflits intérieurs manipulés par les Etats extérieurs et les Grandes puissances en quête de terres et de matières premières comme l’on en a un avant-goût en République Démocratique du Congo.

-      L’unique solution possible au problème du séparatisme dans les Etats multiethniques d’Afrique subsaharienne, hérités de la colonisation, se trouverait-t-elle alors exclusivement dans une politique constructive de la nation ?

-      Pour empêcher les séparatismes et pour conjurer la dislocation des Etats multiethniques d’Afrique sub-saharienne dans des conflits intérieurs et dans des guerres civiles faudrait-il que ceux-ci deviennent effectivement des Etats-nations ?

-      Qu’est-ce donc qu’une nation pour que la transformation des Etats multiethniques africains en Etat-nation puisse constituer la solution au problème du développement des nationalismes séparatistes et des mouvements sécessionnistes ?

Au sens ancien du terme, la nation désigne les unités existentielles préétablies fondées sur les lignages que sont les ethnies. De ce point de vue, au sein des Etats multiethniques africains actuels, il existe plusieurs nationalités ethniques séparées par des frontières intérieures plus ou moins fermées en raison des fractures historiques comme l’esclavage précolonial intra-africain, la division et l’atomisation sociales héritées de la colonisation et les antagonismes ethniques utilisés et exacerbés par les compétitions au sein de la classe politique dans les Etats postcoloniaux.

Au sens moderne du terme, par contre, la nation est l’unité politique créée par le choix politique de ses citoyens potentiels qui consentent à vivre ensemble selon des lois communes qui excluent l’ethnie, les liens de parenté et le patois.

La nation désigne dans ce sens la communauté politique nouvelle voulue pour elle-même qui résulte du dépassement consentie de ces unités existentielles premières par les membres des diverses ethnies s’unissant alors autour de nouvelles valeurs suprêmes communes par lesquelles ils se sentent liés ensemble, éprouvent un sentiment de fraternité, de commune appartenance et sont prêts à sacrifier leur vie pour défendre la nouvelle société politique qu’ils forment par leur union.

Une société multiethnique devient donc une nation au sens moderne du terme quand ses membres s’arrachent, chacun, à leur milieu familial, tribal, lignager, régional, et consentent à s’unir dans une nouvelle communauté politique en partageant des représentations et des valeurs communes qui supplantent les représentations géopolitiques correspondant à leurs diverses provinces et aires linguistiques et culturelles.

Dire qu’un Etat poly-communautaire X est un Etat-nation c’est dire que les membres des diverses ethnies en son sein forment par-delà leurs communautés naturelles une unité organique nouvelle liée par des valeurs économiques juridiques et morales suprêmes communes et par un sentiment d’appartenance. C’est dire qu’ils se sont donnés un Etat pour incarner cette unité politique et un gouvernement constitué par une partie d’entre eux pour servir ces valeurs et défendre l’intérêt général.

C’est dire enfin que les anciennes loyautés coutumières qui liaient les membres de la nation à leurs ethnies sont supplantées par une nouvelle loyauté patriotique qu’ils adressent désormais l’Etat national qu’ils ont créé volontairement.

Si l’on retient cette définition moderne de la nation, il est possible d’en déduire que les Etats africains postcoloniaux hérités de la colonisation ne sont pas encore devenus des nations au sens moderne du terme. Il ne suffit pas de qualifier de "nations" les Etats issus de la décolonisation surtout depuis 1945 ni de "nationalistes" les mouvements qui ont abouti à leur décolonisation.

Le nationalisme de situation qui unissait les divers peuples opprimés dans la lutte anticolonialiste ne suffit pas à faire naître une nationalité. L’unité de situation dans la lutte contre l’oppression étrangère et la colonisation ne suffit pas pour fonder l’unité nationale de la diversité ethnique tant que les valeurs pour lesquelles il était préférable de risquer sa vie, de même que la culture qui cimentent la cohésion de la collectivité et fondent le sentiment de commune appartenance par-delà les particularismes ethniques, n’ont pas été structurées et diffusées dans une éducation soutenue par l’exemplarité des élites.

Le parti unique instauré par la plupart des dirigeants africains au lendemain des Indépendances ne fut ni l’incarnation étatique de l’unité nationale ni celle du parti du peuple uni dans la lutte contre la multiplicité des tentations centrifuges, sociales ethniques et régionale.

Loin de mobiliser les peuples sur un programme de construction nationale, il servit à légitimer la domination de classe des élites qui avaient investi les appareils d’Etat au départ des colons et à reconduire ses attributs répressifs à leur profit. Le caractère centralisé de l’Etat jacobin a été importé en Afrique comme instrument de pouvoir et de contrôle public sous la forme du parti unique sans servir à construire la nation.

Contrairement à ce que pensent certains auteurs, ce n’est donc pas le modèle unitaire centralisé de l’Etat-nation jacobin qui génère les sécessions et les séparatismes en provoquant une crispation identitaire et un mouvement centrifuge des ethnies parce qu’inadapté et opposé au modèle de gouvernement plural de l’Afrique précolonial. Est-il besoin de souligner que l’Etat centralisé jacobin français est l’Etat que s’est donné la nation française ?

Les nationalismes séparatistes et les mouvements sécessionnistes sont en Afrique les conséquences de la carence de la nation. Ils résultent de l’absence d’une unité politique de la diversité des peuples. Ils émergent de la vacance d’une union nationale consentie sur des valeurs juridiques et morales communes partagées et incarnées par un Etat que les membres de la nation se sont donnés eux-mêmes pour servir et défendre l’intérêt général.

La réactivation du mouvement centrifuge des ethnies qui conduit au nationalisme ethnique générateur des séparatismes, répond aux exactions d’Etats répressifs clivant, corrompus et prédateurs. Les mouvements séparatistes africains sont plutôt suscités par des injustices d’Etat. Ils naissent en réaction à l’hégémonie d’un Etat hétéronome, perçu par les peuples comme une entité étrangère et prébendière. Ils sont provoqués par l’exclusion, la marginalisation et l’oppression économique sociale et politique dont sont victimes, de la part des Etats et des groupes ethniques qui en prennent possession, les ethnies et les régions qui ne participent pas au pouvoir où n’en sont pas les clientèles. Du Nigeria au Mali en passant par le Sénégal et la République Démocratique du Congo, cette grille de lecture de la genèse des séparatismes et des sécessions semble pertinente.

Les séparatismes et les mouvements sécessionnistes dans les Etats multiethniques d’Afrique sub-saharienne posent donc la question de la construction de l’unité politique des peuples. Ils font émerger la question urgente de la création d’une nation consentie, voulue par elle-même, constituée par le choix politique délibéré de ses citoyens potentiels.

Ils soulèvent la question d’un Etat autonome que cette nation se donne elle-même à elle-même ; d’un pouvoir public suprême qui est voué au service de l’intérêt général et gouverné par les membres de la nation conformément aux valeurs suprêmes selon lesquels elle veut être dirigée.

La nation moderne qui n’a pas encore été construite dans les Etats multiethnique d’Afrique subsaharienne reste donc entièrement à bâtir avec la Truelle. Rendant possible l’unité collective des citoyens sur d’authentiques projets historiques, unité indispensable au développement économique, la nation est sûrement le chaînon manquant qui le bloque. "Les nations sont le plus souvent la conséquence de l’établissement d’un Etat qu’elles n’en sont le fondement" écrit Eric HOBSBAWM. "Mais la simple fondation d’un Etat ne suffit pas à créer une nation" ajoute-t-il.

En Afrique sub-saharienne, l’unité nationale artificielle décrétée par les maîtres d’œuvre des partis uniques dans les Etats multiethniques, n’a pas construit un peuple-nation. L’existence des Etats indépendants n’a pas non plus produit un patriotisme citoyen parce qu’ils furent créés "à partir de régions existantes sous administration coloniale au sein des frontières coloniales" "tracées sans que les habitants aient eu leur mot à dire, parfois même sans qu’ils le sachent" comme le souligne fort pertinemment Eric HOBSBAWM.

Ce qui caractérise le patriotisme citoyen est la fidélité des membres de la nation à l’Etat qui a été créé par le peuple souverain et qui exerce le pouvoir en son nom pour servir l’intérêt général.

Ce qui caractérise le peuple-nation est qu’il représente l’intérêt commun contre les intérêts particuliers, le bien commun contre les privilèges.

Or Le règne de la corruption, des conflits d’intérêts et des antagonismes ethniques dans les Etats multiethniques africains trahit la carence d’un peuple-nation. La prédominance du loyalisme et de la préférence ethnique y dénonce le manque d’un patriotisme citoyen.

Il est donc urgent d’engager immédiatement une politique constructive de la nation dans les Etats multiethnique subsahariens pour éviter les partitions, les sécessions et les séparatismes.

En dépit du caractère désormais obsolète de l’Etat-nation dans un monde qui est de nos jours celui de la supranationalité, des grands regroupements économiques et politiques transnationaux, il est néanmoins nécessaire d’entreprendre, urgemment, dès maintenant, la construction d’Etats-nations en Afrique sub-saharienne pour inscrire la région dans la nouvelle restructuration supranationale du globe au risque d’une régression de cette portion du continent dans les partitions et dans l’infra-nationalité.

Telle devrait être, en Afrique, l’objectif immédiat de la démocratie qui réalise, à la différence du parti unique, les conditions concrètes dans lesquelles peut être diffusée la représentation géopolitique, somme toute, nouvelle de la nation et de son unité et dans lesquelles peuvent être mis en œuvre les débats, les discussions et les actions propres à résoudre les crises qui suscitent les séparatismes.

La question de la nature de ces débats, de ces discussions et de ces actions qui doivent être menés pour cheminer dans ce sens reste donc entièrement posée.

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COMMENT DEVIENT-ON TRIBALISTE ?

Par Emile KENMOGNE

Comment en vient-on à être tribaliste. Est-ce une donnée naturelle de la réalité humaine ou une sécrétion sociale liée par conséquent à l'expérience existentielle de l'individu ?

Aujourd'hui, les penseurs sociaux sont fondés à investiguer les notions de citoyenneté post nationale ou transnationale, de cosmopolitisme.

Ces notions s'illustrent par la porosité de l'État-nation, l'implantation méthodique de l'union européenne, l'exigence de l'union africaine, l'implacable mondialisation qui met en difficulté les divers particularismes, l'exigence de la mondialisation des droits humains, etc.

Mais parallèlement à cette fissuration de l'État-nation, socle théorique du contrat social et de l'idéal démocratique, l'on pourrait rassembler toute une série d'éléments qui témoignent d'un processus contradictoire qu'est la progression des micros ensembles, des formes communautaires et tribales d'existence.

Que ce soit d'une manière violente et sanglante dans certains pays, que ce soit d'une manière plus policée et plus douce dans d'autres pays, le repli tribal, communautaire ou identitaire est la première démarche vers le tribalisme qui doit être considéré comme un problème actuel pour la pensée politique.

Tribu, conscience tribale et tribalisme

La tribu est un ensemble humain homogène et plus ou moins organisé qui se distingue par une tradition de descendance, une culture, une langue et un nom communs. Pour les analystes, controverse sans conséquence, elle est tantôt une subdivision de l'ethnie, tantôt son équivalent. Ainsi définie, la tribu ne constitue pas un problème pour qui que ce soit.

C'est une donnée anthropologique, une réalité physique, historique et culturelle. Il en est de même de la conscience tribale ou la tribalité qui est le sentiment d'être de quelque part, d'appartenir à telle région ou à telle culture originelle ; la conscience tribale est donc la connaissance et l'acceptation de ses sources ; c'est la maîtrise de ses repères spatiaux-culturels.
Le tribalisme est la forme pervertie que prend une conscience tribale. C'est un ensemble d'attitudes discriminatoires basées sur les origines tribales. De même souche que le racisme, l'apartheid ou la xénophobie, le tribalisme est une déchéance morale soutenue par la mentalité qui détermine un Moi à voir en Autrui, une menace, un ennemi ou un contre homme simplement parce qu'il est d'une autre tribu que la sienne.

Aussi, le sujet tribaliste n'accorde-t-il de valeur qu'aux hommes qui sont issus de sa propre tribu. C'est là, en pratique du tribalisme, que la peur de l'autre laisse place à l'impression de sécurité. Soulignons que la conscience tribale ne conduit pas nécessairement aux attitudes tribalistes. De l'une à l'autre, il faut passer par une déchéance dont nous nous penchons plus loin sur les modalités. Il y a donc cette différence à noter entre conscience tribale et conscience tribaliste. 
C'est sous cette différence qu'il faut souligner que le tribalisme pose un problème moral parce qu'il fait d'emblée de la relation interindividuelle dans toute société multi tribale ou dans l'Etat-nation une relation belliqueuse et conflictuelle, rendant ainsi chaotique la vie communautaire.

Aussi, se poseront-ils toujours, dans une société où règne le tribalisme des individus ou le tribalisme d'Etat, des problèmes de justice sociale qui engendrent la violence ouverte ou larvée sous sa double forme physique et morale. Qui plus est, on ne saurait parler d'une véritable démocratisation, d'unité, de paix, d'intégration ou de développement dans un Etat miné par le tribalisme. Celui-ci est synonyme de désaveu ou de haine des compatriotes ; c'est l'antithèse du patriotisme.
Et pourtant, sur le plan théorique, le multiple ou la diversité n'est pas nécessairement un obstacle pour l'un. Dans certains cas, c'est la multitude qui édifie et consolide l'unité. Ce qui illustre parfaitement la dialectique du particulier à l'universel du philosophe allemand Hegel.

La dialectique du particulier à l'universel c'est le trajet de la conscience qui part de ses formes immédiates, subjectives (impression, sensation, perception), jusqu'aux manifestations spirituelles les plus élevées, les plus objectives. Par ce principe théorique, on montre que l'hétérogénéité ethnique, linguistique, culturelle, sociologique et politique d'une nation est un atout et non un handicap à la dynamique unitaire et à la cohésion de l'ensemble de cette nation. Cette hétérogénéité ne peut être un handicap que si la clôture des tribus pousse les citoyens à la dérive tribaliste.
C'est dire qu'au lieu de prétendre livrer une illusoire bataille contre les tribus - position qui ne manque pas de défenseurs - afin d'aplanir les spécificités et les différences tribales, le projet national de tout Etat moderne doit être conçu comme un lieu de dialogue, d'échange et d'enrichissement mutuel pour les diverses tribus. Dans ce contexte, la nation, si l'on emprunte une image de Senghor, sera "un véritable rendez-vous du donner et du recevoir". A la lumière de cet éclair conceptuel, abordons la question majeure qui nous préoccupe : Comment devient-on tribaliste ?

Investigation des processus de la déchéance tribaliste

La nature Devenir tribaliste ! Ce verbe sous-entend déjà un processus, un déploiement dans le temps. Ce qui laisse penser qu'on part de la considération selon laquelle nul ne peut naître tribaliste. On devient tribaliste peut-être par la force des choses. Mais un certain naturalisme démentirait cette idée et montrerait que la nature même nous Comment en vient-on à être tribaliste.

Est-ce une donnée naturelle de la réalité humaine ou une sécrétion sociale liée par conséquent à l'expérience existentielle de l'individu ?

Il y a d'abord cette attitude naturelle qu'est l'ethnocentrisme culturel. L'ethnocentrisme culturel est une tendance universelle qui consiste dans le fait de juger, sous estimer, dévaloriser et condamner les cultures étrangères à partir de sa propre culture tenue, plus à tort qu'à raison, pour supérieure.

L'homme de l'autre culture apparaît dès lors comme un "barbare", un "sauvage", une étrange personne, un sous-homme. Ce phénomène, s'il est mal contrôlé, entraîne le racisme, la xénophobie, le tribalisme parce qu'il perturbe considérablement la perception objective d'autrui.

En effet, si l'on cherche plus loin, on trouvera que la société, primitive ou industrielle, s'impose à l'homme d'abord et toujours sous le mode de la fermeture ou de la clôture. Le philosophe français Henri BERGSON, dans Les deux sources de la morale et de la religion (1932), établit la célèbre distinction entre la "société close" et la "société ouverte".

"La société close est celle dont les membres se tiennent entre eux, indifférents au reste des hommes, toujours prêts à attaquer ou à se défendre, astreints enfin à une attitude de combat. Telle est la société humaine quand elle sort des mains de la nature. L'homme était fait pour elle, comme la fourmi pour la fourmilière" (p. 283).

La distinction bergsonienne du "clos" et de l'"ouvert", plus nécessaire pour l'analyse sociale qu'elle n'indique une réalité spatiale, s'opère au triple niveau de la société, de la morale et de la religion. La morale de la société close est une morale dont l'obligation consiste essentiellement dans la pression du groupe sur l'individu, faisant ainsi de ce cadre le lieu de prédilection de ce que Emile DURKHEIM, sociologue français, nomme la "solidarité mécanique".

Le tribalisme serait donc l'effet d'une solidarité sélective, élémentaire, d'un mauvais nationalisme si étriqué qu'il fait déchoir dans la haine spontanée de l'autre homme, étranger à ma tribu.

L'intérêt et la peur

Mais si la nature explique des tendances anthropologiques universelles, l'ethnocentrisme, la clôture de la société primitive ou évoluée, elle ne justifie en aucun cas une déchéance morale comme le tribalisme, le racisme, la xénophobie.

En effet, toute attitude morale est une résistance à la nature. La morale relève donc de la culture, tout comme l'absence ou le rejet de la morale. Le tribalisme est un rejet de la morale ; il se cultive, alimenté par la recherche de l'intérêt d'une formation tribale qui se particularise. Le souci d'hégémonie, de la domination des autres tribus, l'intérêt pour une tribu de contrôler vaille que vaille l'appareil étatique d'une nation, l'arithmétique politicienne, conduiront ses membres à un tribalisme d'Etat aussitôt qu'ils accèderont au pouvoir.

Ainsi, la peur de l'autre, de la menace qu'il représente, bien plus que sa haine, explique le souci de le dominer et de l'écarter des centres de décision. Cette peur de l'autre peut prendre des formes extrêmes et morbides qui intègrent le besoin radical de le supprimer pour se mettre davantage en sécurité.

L'incapacité et la jalousie

Si l'on s'efforce de comprendre cette peur de l'autre sous laquelle on devient tribaliste, on verra qu'elle repose elle-même tantôt sur l'ignorance totale de l'autre, tantôt sur une bonne conscience de ses valeurs et de ses perspectives de progrès, de succès et d'avenir.

Dans ce second cas, la peur découle naturellement de l'incapacité et de la jalousie de celui qui la développe. De là à ce que le tribaliste soit méchant et sadique afin de compromettre consciemment l'advenue de ce qui demain sera la preuve tangible de son incapacité, il n'y a qu'un pas, franchi sans hésitation.

Voilà pourquoi on ne peut être tribaliste sans être méchant, parce qu'on s'estime incapable et qu'on se sent jaloux.

Le mimétisme, la mode, le conformisme

On peut enfin devenir tribaliste par mimétisme et par conformisme social ou moral. Pour être bien vu par les siens et ne pas être mis au ban de sa propre tribu, il faut en connaître les ennemis, l'idéologie et s'imposer de se "ranger" dans la bataille tribocentrique. Agir autrement serait héroïque et l'héroïsme n'est pas la chose du monde la mieux partagée. Il est exceptionnel.

Avec le conformisme, l'idée d'autonomie qui était constitutive de la modernité laisse place à autre chose. On pourrait parler d'hétéronomie, désignant par là le fait que je ne suis plus ma propre loi, la source de mes normes. Ma loi c'est l'autre. Je n'existe que dans et par l'esprit de l'autre, que dans et par le regard du groupe tribal.
Le "devenir mode du monde", pour emprunter cette formule de Michel MAFFESSOLI, professeur à la Sorbonne, est à cet égard intéressant : mode vestimentaire, mode langagière, mode corporelle, mode sexuelle. Il y a, comme dans le phénomène mode, quelque chose qui s'établit dans la société, ne reposant plus sur la volonté, mais reposant sur la contamination. C'est quelque chose de l'ordre de la viralité.

La mode c'est du viral ; cela donne lieu à des épidémies. Il y a donc quelque chose de cet ordre qui se met en place dans tous les domaines, y compris dans la propagation du tribalisme.

Pour aller plus loin

Cette question, "Comment devient-on tribaliste ?", comporte déjà une indication thétique. La recherche d'une réponse fait émerger cette thèse qu'on ne naît pas tribaliste, mais on le devient.

Si le tribalisme est un produit social, quelque chose qui s'ajoute à la société, il n'en est pas moins un mal dont souffre le corps social et dont on peut le débarrasser par une thérapie appropriée.

Le défi lancé à la science politique, à la philosophie politique, à la religion et à l'éthique aujourd'hui est celui de savoir comment soigner l'Etat-nation de cette maladie virale, mortelle, qu'est le tribalisme.

Comment penser le post tribal et la transtribalité (le dépassement de la tribu) en contexte de fière progression du tribalisme ? Cette question est évidemment un autre sujet.

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Published by PatrickEric - dans Politique
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